Le corps sait ce que la parole n’a pas encore dit

Co-écrit avec Justine Lefèvre, psychologue


Nous allons parler d’un thème dont personne ne parle vraiment — et quand on en parle, c’est mal perçu. Parlons de BDSM. Le but de cet article n’est pas de choquer ou de titiller. Nous écrivons pour dire ce que la science et la psychologie montrent depuis un moment déjà, et que la honte collective nous empêche d’entendre : ces pratiques, bien encadrées, peuvent avoir une fonction profondément réparatrice.

Alors, on commence.

La honte comme porte d’entrée

Avant même de parler de neurochimie ou d’attachement, nommons ce qui est dans la pièce : la honte.

Selon Kaufman (1989), elle est définie comme « un sentiment inhérent d’être une mauvaise personne, une expérience accompagnée de la peur d’être mis à nu ainsi que d’une rage protectrice ».

Cette honte est massive, pour beaucoup de ceux et celles qui pratiquent. Cette sensation d’avoir un désir « bizarre », « too much », « déviant ». Mais il est intéressant de constater que cette honte peut devenir un véritable tremplin thérapeutique. Non pas parce qu’il faudrait souffrir pour guérir, mais parce qu’au moment où l’on choisit de regarder sa honte en face, de la nommer dans un espace sécurisé, avec quelqu’un à qui on fait confiance, ce moment est déjà un acte de soin. Une mise à nu acceptée.

Le BDSM exige de se connaître, de se nommer, de se présenter dans ce que l’on désire. Et pour beaucoup de gens, c’est la première fois qu’ils le font vraiment quand ils passent la porte du donjon.

Cela implique à la fois une mise à nu psychologique et corporelle.


Ce que ça fait au corps

Le corps, dans le BDSM, n’est pas un objet. Il est à la fois l’instrument et le sujet.

Pendant une pratique intense, il se passe d’abord un ancrage radical dans le présent. Il est très difficile de se perdre dans les ruminations ou l’anxiété quand le corps est pleinement engagé. C’est du mindfulness, mais avec les mains liées, littéralement ou non.

Le BDSM engage l’expression émotionnelle là où les mots sont impossibles. Beaucoup de gens qui pratiquent décrivent une capacité à accéder à des émotions profondes — la peur, la confiance, la vulnérabilité, la colère — dans un espace où ces émotions sont contenues, attendues, et reçues. Le corps parle là où la langue achoppe.

Et puis il y a quelque chose de plus complexe. Pour certaines personnes qui ont des tendances auto-destructrices, le BDSM peut offrir une voie de sublimation. Il ne vient pas remplacer la thérapie, ni dire « ça suffit » à un trop-plein d’émotions indicibles. Au contraire : il offre un cadre non pathologique où une pulsion trouve une expression canalisée, consentie, vécue dans la sécurité d’une relation.


Ce que ça fait au cerveau

L’indésirable devient désirable par un mécanisme à la fois relationnel et chimique.

Pendant une pratique intense, le cerveau entre dans un état modifié de conscience qui se rapproche de l’hypnose (subspace/domspace), de la méditation profonde, ou de l’état de flow.

Ceux qui pratiquent régulièrement le décrivent comme une forme d’effacement. Il n’y a plus de bruit mental, juste de la présence.

Sur le plan neurochimique, plusieurs choses se passent simultanément. Les endorphines et l’adrénaline montent : euphorie, résistance à la douleur, sentiment d’invincibilité temporaire — ce qu’on ressent après une course intense ou pendant une performance scénique. Le cortisol baisse, et avec lui le stress. L’ocytocine, hormone de l’attachement, de la sécurité et de la confiance, afflue. Et la dopamine, neurotransmetteur du plaisir et de la récompense, est fortement activée.

Chez les personnes qui fonctionnent avec une sous-activation dopaminergique — TDAH, certains profils autistiques — le BDSM peut offrir une régulation neurologique que beaucoup cherchent ailleurs, notamment dans des pratiques addictives. L’hyperfocus, la sensation d’être pleinement dans son corps et dans l’instant : ce n’est pas un hasard si une grande partie de la communauté BDSM se reconnaît dans ces profils.


Ce que ça fait à la psyché

Le BDSM n’est pas nécessairement lié à un trauma. Cette idée reçue est à jeter. On peut pratiquer depuis un lieu de sécurité intérieure, de curiosité, de désir et c’est souvent le cas.

Cela dit, pour ceux et celles qui ont des vécus traumatiques, la pratique peut avoir une fonction de réintégration corporelle. Rejouer dans un espace sécurisé certaines dynamiques de pouvoir, de vulnérabilité, de contrôle, mais cette fois avec un consentement explicite, un cadre choisi, une sortie possible à tout moment, peut aider à transformer ces vécus. Pas les effacer. Les transformer. Ils ne sont plus une honte à cacher, mais une part de soi à se réapproprier.

Au-delà du trauma, on observe aussi une reproduction de schémas d’attachement dans un cadre sécurisé. Comment se comporte-t-on dans une position de vulnérabilité totale avec quelqu’un ? Comment tolère-t-on la dépendance ? Comment reçoit-on le soin ? Ces questions que la thérapie explore en parole, le BDSM les pose en acte — et permet parfois une forme de réparation que les mots seuls n’avaient pas pu atteindre.

La catharsis du jeu est réelle. Libération émotionnelle canalisée, traversée de la peur dans un espace où l’on est tenu·e. Ça ressemble à ce que les enfants font naturellement — rejouer les choses difficiles pour les intégrer. Et le jeu a une fonction thérapeutique.

Enfin, le cadre. La négociation avant une scène ressemble étrangement à l’anamnèse du début d’un suivi thérapeutique : on pose les limites, on nomme les vulnérabilités, on crée les conditions de la sécurité. Les rituels qui ouvrent et ferment une scène jouent le même rôle que les rituels de début et de fin de séance chez un psy — ils signalent le passage dans un espace autre, et aident à intégrer ce qui s’y est passé.

La qualité de la relation entre le/la top et le/la bottom — la confiance, la communication en dehors du jeu — ressemble à ce que les thérapeutes appellent l’alliance thérapeutique. Et comme en thérapie, c’est souvent ce qui détermine si l’expérience est transformatrice ou destructrice.


La négociation comme école de vie

Apprendre à dire ce qu’on veut, ce qu’on ne veut pas, ce qui fait peur, ce dont on a besoin — c’est un entraînement direct à la communication dans la vraie vie. Beaucoup de gens qui pratiquent témoignent de ça : à force de se nommer dans ce contexte-là, ils et elles apprennent à le faire aussi dans leur vie amoureuse, dans leurs relations, dans leur rapport à eux-mêmes. Ils apprennent à poser des limites — ce qui est, aussi, le but d’un bon nombre de thérapies.

Reprendre la main sur son désir, sur son corps, sur sa voix : c’est l’une des choses les plus thérapeutiques qui soient. Quelle qu’en soit la forme.


Et le/la top dans tout ça ?

On parle souvent des effets du BDSM sur les personnes en position basse (bottom). Rarement de ce que ça fait à celles et ceux qui sont en position haute (top). Et pourtant.

Être top dans un espace BDSM, c’est exercer une lecture fine et continue du corps de l’autre — ses tensions, ses souffles, ses signaux non verbaux. C’est une forme d’empathie corporelle et émotionnelle poussée à son maximum.

Être top demande aussi une stabilité émotionnelle et un travail sur soi constant. On ne peut pas tenir un espace pour quelqu’un d’autre si on ne sait pas ce qui se passe en soi. La sublimation transforme une pulsion de domination ou de contrôle en acte de soin… et parfois d’amour véritable. L’état de flow que vivent les bottoms, les tops le vivent aussi : cette concentration absolue, cet hyperfocus, cette présence totale dans la scène.

Être top, c’est prendre la responsabilité du cadre. Gérer la sécurité, le rythme, la descente. Cette responsabilité, quand elle est portée consciemment, est une école de régulation émotionnelle pour celui ou celle qui la porte — une façon de mener une séance qui ne serait pas étrangère à n’importe quel·le bon·ne psychologue.


Les risques : parce qu’il faut les dire

On ne peut pas parler de tout ça sans être honnête sur ce qui peut mal tourner.

Un espace BDSM mal encadré peut mener à la retraumatisation, à la dissociation, à la manipulation, à la dépendance affective. Ce ne sont pas des risques abstraits. Ils existent, et ils arrivent — tout comme ils peuvent arriver face à un thérapeute qui ne sait pas ce qu’il fait. Prendre conscience que le BDSM peut avoir des effets thérapeutiques, c’est aussi prendre conscience des risques associés à toute démarche de soin, qu’elle soit explicitement thérapeutique ou non.

Ce qui les prévient, c’est exactement ce que nous avons décrit : la connaissance de soi, la communication, le cadre, l’alliance et la volonté des personnes qui jouent d’apprendre à le faire aussi sainement que possible, physiquement et psychiquement. Un espace BDSM sain ressemble, structurellement, à un espace thérapeutique sain. Et comme en thérapie, il faut du temps pour trouver le bon partenaire, poser les bons mots, construire la bonne confiance.

Le BDSM n’est pas une thérapie. Il ne remplace pas un suivi psychologique, surtout quand des traumatismes sont en jeu. Mais il peut être un appui complémentaire. Une soupape. Un espace où quelque chose se libère, se nomme, se traverse.

Et parfois, ce qui se traverse dans une scène ouvre des choses qu’on n’aurait pas su mettre en mots autrement. Alors on arrive chez son psy, et cette fois, on a quelque chose à dire.

Si vous cherchez un·e thérapeute kink-friendly, voici une liste à consulter.

Je ne recommande, n’évalue, ni ne garantis la qualité de leurs services. Il vous appartient de faire vos propres recherches afin de déterminer si un·e praticien·ne convient à vos besoins, à vos valeurs et à votre situation.

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